09 août 2014

Quelques touches à contre courant...


1.
Plaider la paix reste difficile

En ces temps troublés, la voix des Israéliens prônant la fin des combats est inaudible.

Aude Marcovitch, Correspondante à Tel Aviv

Ils sont là tous les soirs, place de la Cinémathèque à Tel Aviv. Il y a une tente, des chaises, une petite scène et des gens qui viennent écouter ceux qui pensent, selon le slogan placé bien en évidence, que "ça ne s’arrêtera pas, jusqu’à ce qu’on se parle" .
Les organisateurs de ce sit-in sont les membres du Forum des familles israéliennes et palestiniennes victimes du conflit. Ils ont décidé d’en faire un rendez-vous quotidien lorsqu’a démarré ce cycle de violences, il y a un mois et demi. "Nous sommes des familles israéliennes et palestiniennes. Chacune a perdu un proche dans le conflit. Et nous disons : ‘ Assez !’ La vengeance n’engendre que des morts, des morts et encore des morts" , affirme Doubi Schwartz, le codirecteur israélien de l’association. Ce grand gaillard à la gentillesse immanente estime "qu’on peut commencer un processus de réconciliation, même aujourd’hui, même en temps de guerre" .

"Nous devons nous connaître"

La même idée est défendue par Tsurit Sarig. Cette dame au regard tranquille vient de raconter une fois encore son histoire à ceux venus entendre d’autres voix au milieu du marasme du conflit. Son fils Guy a été tué en 1996, alors qu’il participait à une patrouille mixte israélo-palestinienne prise dans des échauffourées autour du mur des Lamentations. "On est sorti de cette tragédie avec beaucoup de colère et de frustration. On ne savait pas comment faire pour poursuivre notre quotidien et pour que d’autres n’aient pas à vivre pareille tragédie." Jusqu’au jour où l’association des familles des victimes leur a proposé de rejoindre ses rangs.

"Nous ne sommes pas une organisation politique qui dit au gouvernement ce qu’il doit faire , explique Tsurit. Mais nous disons que la voie de la violence n’est pas la bonne. La voie, c’est de connaître l’autre côté, comprendre ses difficultés, de la même manière qu’eux doivent nous connaître. Et démarrer la réconciliation."
Le poète Eliaz Cohen, le rabbin Gilad Kariv, à la tête du mouvement juif réformé en Israël, l’ancien gradé militaire Shaul Arieli, spécialiste des questions de frontières dans la résolution du conflit, sont venus parmi d’autres exprimer leurs points de vue sous la petite tente de la place de la Cinémathèque, rebaptisée pour l’occasion "Kikar HaShalom", place de la Paix. Dans ces moments troublés, les membres palestiniens du Forum ne sortent que peu de Cisjordanie pour venir soutenir leurs partenaires de l’association.

Parmi les passants qui observent le rassemblement, parfois, l’un d’eux insulte les participants. "Vous êtes la honte de ce pays !" , s’exclame un homme sur son scooter. Un autre se prend de bec avec un spectateur qui en retour, le traite de "fasciste". Dans une population qui soutient largement l’opération menée sur Gaza, la percevant comme un mal nécessaire pour "régler le problème du Hamas" , tenir un discours antiguerre tient de la gageure. Les télévisions ne présentent qu’à dose homéopathique la situation côté palestinien et, même si le nombre de morts palestiniens est cité aux informations, on n’y entend jamais de voix venues de Gaza.

Dans ce contexte, la comédienne israélienne Orna Banai, qui a posé en "Une" d’un quotidien local affirmant : "J’ai honte que ce soit mon peuple" , en a été pour ses frais. Déclarant son empathie pour les souffrances des deux côtés, elle a été vivement critiquée sur les médias sociaux et licenciée par la société de croisières pour laquelle elle prêtait sa voix dans des publicités. Cette compagnie expliquant "qu’elle soutenait le débat public, mais pas lors de périodes de crise".

Une voix critique, c’est aussi ce qu’ont fait entendre les quelque dix mille personnes rassemblées samedi dernier sur la place Rabin de Tel Aviv, à l’appel du parti communiste Hadash, du Forum des familles endeuillées et des Combattants de la paix, une organisation d’Israéliens et Palestiniens partisans d’une solution au conflit passant par un Etat binational. L’ancien ambassadeur Elie Barnavi était de passage l’autre soir devant la tente de la paix. "A force de multiplier ces rencontres, il se crée une culture de la paix et c’est ce qui est important , dit-il. Je pense qu’il y a deux types de personnes : celles qui voient derrière l’homme l’ennemi et celles qui voient derrière l’ennemi, l’homme."

© "LIBÉRATION" Publié le mercredi 30 juillet 2014

http://www.lalibre.be/actu/international/plaider-la-paix-reste-difficile-53d9201d35702004f7da3fe6

2.
Une photo insolite

Les membres du groupe religieux juif Neturei Karta ont organisé dimanche une manifestation à Jérusalem-Est, condamnant l'attaque meurtrière israélienne en cours contre la bande de Gaza. Les militants se sont réunis à la porte de Damas en portant des banderoles palestiniennes. La police israélienne a arrêté les manifestants de Neturei Karta, groupe qui s'oppose à la création et à l'existence d'Israël, faisant valoir que le concept entier d'un Etat juif souverain est contraire au judaïsme.

(Photo Reporters)

3.
Gaza: une église devient lieu de prière pour les réfugiés musulmans

Pour Mahmoud Khalaf, un habitant de Gaza, c'est une expérience pour le moins inhabituelle de se prosterner cinq fois par jour pour la prière musulmane sous le regard d'une icône de Jésus dans une église de l'enclave palestinienne.
Mais depuis que l'armée israélienne a commencé à pilonner sa ville de Chaaf, dans le nord de ce petit territoire de quelque 360 km carrés, il n'a pas eu d'autre choix que de se réfugier dans l'église grecque-orthodoxe Saint-Porphyre, dans le quartier du Vieux Gaza.

"Ils nous laissent prier. Cela a changé la vision que j'avais des chrétiens. Je n'en connaissais pas vraiment avant, mais ils sont devenus nos frères", explique ce musulman palestinien de 27 ans.
"L'amour entre les musulmans et les chrétiens grandit ici", témoigne-t-il.
Mahmoud Khalaf triture nerveusement son chapelet mais il se dit en même temps soulagé d'avoir trouvé refuge, avec quelque 500 autres déplacés, dans cette église dont personne n'ose imaginer qu'elle pourrait être une cible.
Il commence à s'habituer à prier dans un lieu de culte d'une religion étrangère, plus encore durant le ramadan, le mois sacré de jeûne musulman qui s'achève fin juillet.
Chaque jour, il se tourne vers La Mecque, le premier lieu saint de l'islam en Arabie saoudite, récite les versets du Coran et se prosterne, comme il le ferait dans une mosquée. 

Et les prêtres comme les paroissiens de Saint-Porphyre sont attentionnés pour leurs hôtes.

Fête des martyrs

"Les chrétiens ne jeûnent pas, bien sûr, mais ils évitent soigneusement de manger devant nous pendant la journée. Ils ne fument pas et ne boivent pas quand ils sont avec nous", observe Mahmoud Khalaf.
Mais il reconnaît qu'il est difficile de rester pieux quand les obus pleuvent alentour et que plus de 900 Palestiniens ont été tués, en majorité des civils et pour beaucoup des enfants.
"En temps normal, je suis un musulman pratiquant, mais j'ai fumé pendant ce ramadan. Et je n'observe pas le jeûne à cause de la peur et de la tension dues à la guerre", avoue-t-il.

La semaine prochaine, la grande fête du Fitr marquera la fin du ramadan. Mais pour les familles endeuillées, pour les dizaines de milliers de déplacés et pour tous ceux qui subissent encore les bombardements, le coeur ne sera pas à la fête.
"Les chrétiens et les musulmans vont peut-être célébrer l'Aïd ensemble ici", avance Sabrine al-Ziyara, une musulmane qui travaille depuis 10 ans comme femme de ménage à Saint-Porphyre.
"Mais cette année, ce ne sera pas la fête de la fin du jeûne, ce sera la fête des martyrs", dit-elle tristement.

La communauté chrétienne de Gaza compte environ 1.500 âmes, des grecs-orthodoxes pour la plupart, sur une population majoritairement musulmane de 1,8 million d'habitants. Il ne resterait plus que quelque 130 catholiques romains.

De fait, la coexistence n'est pas toujours aussi amicale. La minorité chrétienne a fait l'objet de plusieurs attaques imputées aux extrémistes islamistes et condamnés par le Hamas, qui contrôle Gaza.

Mais l'expérience de subir ensemble les bombardements, renforce les liens.
"Jésus a dit: 'Aime ton prochain'. Pas seulement ta famille, mais ton collègue, ton camarade de classe: musulman, chiite, hindou, juif", explique Tawfiq Khader, un volontaire chrétien. "Nous ouvrons nos portes à tous".

AFP Publié le lundi 28 juillet 2014 (LLB)

http://www.lalibre.be/actu/international/gaza-une-eglise-devient-lieu-de-priere-pour-les-refugies-musulmans-53d5d38a35702004f7d99d9a

 4.
Gideon Levy, journaliste israélien courageux et menacé

"Tant que les Israéliens ne percevront pas les Palestiniens comme des humains, rien ne changera."

Entretien Maria Udrescu (S t .)  

Gideon Levy, journaliste israélien pour le quotidien "Haaretz", ouvre son plus récent papier intitulé : "C’est la faute du Hamas" (Un titre ironique puisque l’article a pour objectif de dénoncer la justification de l’opération israélienne par le caractère "vicieux" et "terroriste" de l’ennemi) comme ceci : "Plus de 1 200 habitants de Gaza ont été tués, dont environ 80 % de civils. Mais les Israéliens ont les mains propres et leurs consciences sont tranquilles - si tranquilles qu’on pourrait en pleurer."

L’auteur va même jusqu’à demander : "En quoi le Hamas est-il pire que l’IDF (Armée de défense d’Israël, NdlR) dans cette guerre ? Parce qu’il veut détruire Israël ? Mais combien d’Israéliens veulent détruire Gaza ?"

Dans un contexte de guerre, où l’ennemi est par définition "le méchant suprême", cet homme a osé exprimer une opinion différente. Il a comparé les actions du gouvernement de Benjamin Netanyahou à celles du Hamas. Il a remis en question l’offensive "Bordure protectrice". Et ce n’est pas la première fois qu’il ose. L’année dernière, il avait appelé au boycott économique d’Israël. Depuis trente ans, ce journaliste documente le conflit israélo-palestinien. "Au fur et à mesure, j’ai commencé à voir ce que la plupart des Israéliens ne voient pas. La plupart ne savent pas ce que signifie l’occupation, à quel point elle est brutale, à quel point elle est illégitime. Voilà pourquoi, aujourd’hui, mes conclusions divergent de celles de la majorité. Parce que j’ai vu" , nous explique-t-il.

"La défaite morale d’Israël"

Et Gideon Levy n’est pas seul à voir les choses autrement que ses compatriotes. Le 28 juillet, Amira Hass, correspondante depuis les Territoires occupés pour "Haaretz", signait un papier intitulé : "La défaite morale d’Israël nous hantera pendant des années" , dans lequel elle s’adressait à son gouvernement. "Si la victoire signifie le traumatisme infligé à plus d’1,8 million de personnes qui se tiennent constamment prêts à être exécutés, alors vous avez gagné."
Lauréate en 2003 du prix mondial de la liberté de la presse, elle est particulièrement connue pour son livre "Boire la mer à Gaza" , où elle déplore la situation des Gazaouis et n’hésite pas à pointer du doigt tant l’incompétence des autorités palestiniennes que le mépris des Israéliens. 

Mais, à l’heure où la population et les médias israéliens soutiennent corps et âme l’offensive "Bordure protectrice", ces journalistes provoquent de vives réactions au sein de l’Etat hébreu. "On m’a critiqué, insulté, menacé. On m’a même traité de traître, alors que j’aime mon pays et que je lutte justement pour qu’il fasse les bons choix. Je dois être constamment accompagné d’un garde du corps. Tant ces voix qui me critiquent sont agressives", explique Gideon Levy.

Mais alors, peut-on encore parler d’une certaine liberté d’expression en Israël ? M. Levy soupire : "Pendant de nombreuses années, j’ai dit qu’Israël était une démocratie seulement pour ses citoyens juifs. Aujourd’hui, je vois que cela n’est pas vrai. Israël est une démocratie, mais uniquement pour les Juifs qui pensent comme la majorité. Une majorité indifférente aux souffrances des Palestiniens qui ont été totalement déshumanisés par la propagande. Car c’est ça la clé du problème. Tant que les Israéliens ne percevront pas les Palestiniens comme des êtres humains, rien ne changera."

http://www.lalibre.be/actu/international/tant-que-les-israeliens-ne-percevront-pas-les-palestiniens-comme-des-humains-rien-ne-changera-53dbcc2135702004f7dac467

5.
Elie Barnavi: "Il n’y a pas de gouvernement israélien qui puisse tenir tête aux Etats-Unis"

• Le rôle des Etats-Unis dans la mise en place d’un accord est incontournable ?

  Incontournable. Il n’y a pas de gouvernement israélien qui puisse vraiment tenir tête aux Etats-Unis. Nous dépendons des Américains, pas tellement financièrement, mais militairement et diplomatiquement. Il suffit que les Américains ne se servent pas une fois de leur veto au Conseil de sécurité et cela se passera très mal pour Israël. Mais les administrations américaines successives ont été faibles. La mission de Kerry était une caricature. Tant qu’il ne viendra pas avec son propre plan de paix sur la table, tout cela ne servira à rien.

Elie Barnavi, historien et diplomate israélien, est l’ancien ambassadeur d’Israël à Paris. Aujourd’hui enseignant à l’Université de Tel Aviv, il est un artisan du rapprochement israélo-palestinien et plaide pour la création d’un État palestinien.

• A quelles conditions pensez-vous qu’un cessez-le-feu durable entre Israéliens et Palestiniens sera possible ?

A très court terme, Israël demande l’arrêt des tirs de roquettes et la neutralisation des tunnels qui débouchent sur son territoire. Pour le Hamas, la condition la plus importante, c’est la levée du double blocus imposé par Israël et par l’Egypte. Tout cela est envisageable, mais c’est très compliqué. D’une part, nous avons le Hamas qui est un mouvement terroriste, fanatiquement religieux, voué à la destruction de son voisin. En face, vous avez l’Etat d’Israël, avec un gouvernement d’extrême droite, qui est déterminé à garder des territoires, qui fait mine d’accepter la création d’un Etat palestinien, mais qui n’a pas la moindre intention de créer les conditions capables d’y conduire.

• Le gouvernement israélien a sa part de responsabilité dans ce conflit ?

 Cela dépend du point de départ que vous choisissez. Dès lors qu’il y avait cette pluie de roquettes sur Israël, le gouvernement ne pouvait pas ne pas réagir militairement. La responsabilité d’Israël relève de la politique. Avec un gouvernement viscéralement opposé à la création d’un Etat palestinien, à la rétrocession des territoires et à l’arrêt des implantations, qui sont les conditions sine qua non d’un accord, Israël pave le chemin de la violence. On ne peut pas à la fois taper sur le Hamas, ce qui est légitime étant donné sa nature criminelle, et ignorer l’Autorité palestinienne, qui est notre partenaire naturel pour contrer le Hamas.

Notez que la plupart des Israéliens sont prêts à accepter la création d’un Etat palestinien. Toutes les études d’opinion le prouvent. Mais ils votent pour Benjamin Netanyahou. Telle est la loi de l’offre politique… C’est un serpent qui se mord la queue.

Pour autant, que le gouvernement soit de droite en Israël, là n’est pas l’essentiel. Ce qui est essentiel, c’est que quelqu’un de la Maison-Blanche prenne la décision d’en finir avec ce conflit.
 
(...)

Si on ne se sert pas de cette nouvelle flambée de violence pour aller vers une solution diplomatique, et on aura des hostilités jusqu’à la fin des temps.

ENTRETIEN MARIA UDRESCU (ST.) Publié le lundi 28 juillet 2014 (LLB)

http://www.lalibre.be/actu/international/elie-barnavi-il-n-y-a-pas-de-gouvernement-israelien-qui-puisse-tenir-tete-aux-etats-unis-53d5379c35702004f7d96f25


 

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